Liberté d’expression : et pour les enseignants ?

Article de Marlène Gracia paru dans Contrepoint, le journal du CréSEP réservé aux adhérents
samedi 31 octobre 2020

Après qu’un professeur d’histoire-géographie a été sauvagement assassiné le 16 octobre dernier pour avoir montré à ses élèves des caricatures de Mahomet parues dans Charlie Hebdo, la défense de la liberté d’expression fait l’unanimité au gouvernement et l’importance de son enseignement au collège est réaffirmée.

Dans ce contexte, la situation de Maïté Favergeat, enseignante de lettres modernes dans l’enseignement privé sous contrat de l’académie de Lyon, est particulièrement révoltante. Elle a fait appel au Sundep Solidaires en septembre dernier, après avoir reçu une lettre de « mise en garde » de la part de son recteur qui estime que l’intéressée a « dépassé les limites acceptables de la liberté d’expression ». En cause, un affichage de banderoles à son domicile, pendant le confinement.

En effet, en avril dernier, apprenant qu’à Toulouse une femme est en garde à vue pour avoir affiché sur sa maison « Macronavirus, à quand la fin ? », Mme Favergeat, comme de nombreux citoyens solidaires, fait de même à son domicile. Macronavirus n’étant que le titre d’un Charlie Hebdo, par cette banderole, elle pose la question : « Peut-on encore être Charlie ? ».

Dans les jours qui suivent, des gendarmes viennent à son domicile pour lui demander de retirer les banderoles au nom du respect du Président. Mme Favergeat refuse en rappelant que l’offense au chef de l’État n’existe plus depuis 2013. Les gendarmes l’informent que le procureur ouvre une enquête à son encontre.

Loin de se laisser intimider, Mme Favergeat marque sa détermination et suspend une nouvelle banderole : « La liberté d’expression s’arrête là où commence la vérité ».

S’ensuit alors une inquiétante immiscion à la fois dans la vie privée et dans la vie professionnelle de l’enseignante. Elle apprend d’abord que son propriétaire a été contacté par les autorités, auxquelles il a adressé une fin de non-recevoir. Puis, début septembre, elle est convoquée par sa directrice qui lui apprend qu’elle a été contactée par la DDEC (Direction Diocésaine de l’Enseignement Catholique), le rectorat de l’Académie de Lyon, le maire de Montbrison et le sous-préfet, à la suite de diverses banderoles qu’elle a affichées chez elle.

Quelques jours plus tard, Mme Favergeat reçoit une lettre de « mise en garde » de la part du Rectorat qui reproche à l’intéressée d’être « l’auteure d’actes et de propos portant atteinte à l’exercice de [ses] fonctions d’enseignante » et lui rappelant l’obligation de réserve des fonctionnaires, pendant et hors temps de service.

Or, s’il est bien un devoir de réserve pour les enseignants, il ne concerne pas le contenu des opinions mais leur mode d’expression. Il s’agit d’éviter absolument d’engager l’institution ou de parler en tant qu’enseignant lorsque l’on fait usage de sa liberté d’expression. Non seulement Mme Favergeat n’a pas exprimé de point de vue politique en cours mais elle n’a pas non plus affiché ses banderoles en tant que professeure, simplement en tant que citoyenne ! Cet abus de pouvoir dans l’attribution d’une mise en garde nous pousse à nous demander, comme l’humoriste Nicole Ferroni, si le devoir de réserve n’est pas en réalité « un droit de se taire » ! Il y a tout lieu de s’inquiéter de ce genre de dérives.

Le Sundep Solidaires accompagne activement Maïté Favergeat et dénonce l’attitude scandaleuse du Rectorat qui cherche à museler ses agents d’État. La liberté d’expression ne peut pas être enseignée par des enseignants à qui elle serait refusée !