La réforme du collège : les principes qui fâchent

Article de Rose-Marie Blasco publié dans CONTREPOINT, le journal des adhérents du CréSEP
lundi 18 janvier 2016

Le Crésep-SUNDEP-Solidaires reste fidèle au rejet de la loi d’orientation de 2005 mise en place par la loi Fillon. Elle a instauré le socle commun de connaissances et de compétences et donné naissance à un collège à deux vitesses.
Notre attachement au collège unique créé en 1975 par la réforme Haby et au principe d’une scolarité obligatoire, identique pour tous jusqu’en troisième (voire au-delà) reste également intact.
Nous ne croyons pas que tout se joue exclusivement au collège mais il est vrai que c’est bien là que les bases assurant à tous la possibilité de poursuivre des études secondaires devraient s’installer .
Nous promouvons le collège comme lieu où tous les élèves peuvent réussir et faisons nôtre le principe affiché par la loi de programmation de 2013 d’un collège pour tous qui réduirait les inégalités sociales en faisant de la lutte contre l’échec scolaire (dont les classes sociales les plus défavorisées souffrent le plus), son principal objectif.
Ces perspectives sont bien celles que la réforme affiche. Pourtant, les médias insistent sur le rejet par de nombreux intellectuels, hommes politiques et organisations syndicales. On ne peut que regretter une absence d’analyse des arguments des uns et des autres. Il nous semble qu’au-delà de toutes les polémiques suscitées par la disparition des classes européennes et bi-langues et de la mort programmée de l’enseignement linguistique du latin et du grec, les vrais problèmes, les principes qui fâchent, sont dans les choix de leur mise en œuvre. À savoir :
1 - L’accroissement de l’autonomie accordée aux établissements,
2 - L’interdisciplinarité introduite par les enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI) et l’accompagnement personnalisé (AP),
3 - La modulation des horaires disciplinaires,
4 - La globalisation des horaires dans certaines disciplines,
5 - La possibilité d’annualisation de certains volumes horaires.

1 - L’accroissement de l’autonomie accordée aux établissements

L’autonomie des établissements représentera 20 % des moyens alloués. Dans le privé sous contrat où le conseil d’administration n’existe pas, elle se traduira par l’augmentation du pouvoir du chef d’établissement et l’accentuation des déréglementations déjà bien plus nombreuses que dans le public. Cela renforcera le pouvoir discrétionnaire du chef d’établissement, mettra les enseignants et les disciplines en concurrence et limitera la liberté pédagogique des équipes. Les pressions importantes que de nombreux enseignants subissent déjà augmenteront considérablement.
Ces 20 % du volume horaire, dont la gestion sera donc du seul ressort du chef d’établissement, prendront la forme d’enseignements complémentaires interdisciplinaires. Il pourra s’agir d’enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI) et/ou d’accompagnement personnalisé (AP).

2 - L’interdisciplinarité : les EPI et l’AP

L’interdisciplinarité en elle-même pourrait ne pas être un mal en soi, mais telle qu’elle est proposée, on peut douter qu’elle permette d’atteindre les objectifs fixés par la réforme pour plusieurs raisons. Tout d’abord, les contenus liés au pluri-enseignement qui en résultera ne sont, à ce jour, pas clairement explicités dans les projets des programmes proposés. Si, d’ici la rentrée 2016, cet aspect n’a pas été pris en considération, les enseignements complémentaires risquent de donner lieu à de grandes improvisations exemptes de cohérence.
Par ailleurs, les horaires consacrés à l’interdisciplinarité étant pris sur les horaires disciplinaires, les horaires dédiés aux disciplines sont amputés d’autant.
De plus, l’interdisciplinarité sera imposée par les choix du chef d’établissement et du projet d’établissement, alors que les projets interdisciplinaires devraient au contraire émerger des enseignants volontaires auxquels des moyens supplémentaires doivent être accordés pour leur permettre de mener à bien ce travail pluridisciplinaire (demandant nécessairement des temps de concertation et d’élaboration des projets communs).
En outre, l’interdisciplinarité ne saurait être envisagée avec des classes dont les effectifs ne seraient pas substantiellement abaissés.
Tout cela implique également que les enseignants puissent se former en amont de la mise en place de l’interdisciplinarité.

Les EPI

Il s ne concernent pas la classe de 6e. Il s’agit d’enseignements pluridisciplinaires imposés aux équipes, sans formation particulière, ni moyens supplémentaires dont les contenus et leur mise en œuvre sont à ce jour très imprécis. De plus, les EPI sont très proches de ce que nous connaissons déjà : les IDD (itinéraires de découverte) dont l’efficacité est loin d’avoir été démontrée !

L’AP

L’aide actuelle aux élèves de 6e prend le nom d’accompagnement personnalisé (AP) et est étendue à tout le collège. Il ne peut être utile aux élèves qu’à deux conditions. Premièrement, il ne peut être personnalisé que s’il est réalisé au sein de groupes d’élèves à l’effectif réduit. Deuxièmement, il ne contribue à la réussite des élèves que si les enseignants sont formés à ce type d’ enseignement.
En sixième, l’accompagnement personnalisé (AP) sera de 3 heures hebdomadaires prises dans les disciplines. Il n’y aura donc pas 26 heures pour les enseignements mais 26 heures moins ces 3 heures transférées à l’accompagnement personnalisé. Actuellement il y a 26 h d’enseignement disciplinaire (24,5 heures-élèves) et 2 heures d’aide au travail personnel.
Par exemple, l’horaire hebdomadaire de français est de 4 h 30. Si l’enseignant prend une des 3 h dédiées à l’accompagnement personnalisé, il ne lui reste que 3 h 30 pour sa discipline. Autre exemple, si le professeur d’histoire-géographie qui a 3 h hebdomadaires en prend une pour l’accompagnement personnalisé, il ne lui reste que 2 h pour faire des cours d’histoire-géographie. Si le professeur de mathématiques qui dispose de 4 h30 hebdomadaires prend la troisième heure pour l’AP, il ne lui reste que 3 h 30 pour sa discipline.
In fine, bien que sur l’ensemble du cycle collège le nombre d’heures de cours par discipline reste le même qu’actuellement, (sauf en français où il y a une demi-heure de plus en 5e et 4e et une demi-heure de moins en 3e ; et en mathématiques où il y a une demi-heure de plus en 6e et une demi-heure de moins en 3e). Les heures d’enseignements complémentaires étant prises sur les heures disciplinaires, les disciplines y perdent et certains professeurs aussi. Ajoutons aussi que les élèves ont une demi-heure de cours de moins en 6e, une demi-heure de plus en 5e et 2,5 h de moins en 4e et 3e.

3 - La modulation des horaires disciplinaires

L’article 10 de l’arrêté la rend effectivement possible : « L’établissement peut moduler de manière pondérée la répartition du volume horaire hebdomadaire par discipline ». Elle implique, par exemple, qu’un élève pourra avoir en cinquième 1 h de mathématiques en plus et une de français en moins. Ainsi si un élève change d’établissement il ne peut plus bénéficier de la garantie préconisée par l’article 2 qui indique que : « le volume horaire et les programmes des enseignements communs d’un cycle sont identiques pour tous les élèves ».
Par ailleurs, le choix de la modulation incombant au chef d’établissement, dans un établissement donné, le français pourrait être renforcé par l’attribution de 5 h hebdomadaires en 5e et allégé en 4e ou l’élève pourrait n’avoir que 4 h hebdomadaires au lieu des 4 h 30 prévues en 5e comme en 4e. Ainsi, un élève qui viendrait à changer d’établissement au cours du cycle 4, pourrait ne pas avoir le même nombre d’heures dans une matière sur un cycle que les autres élèves.
Avec la réforme, les horaires ne seront plus donnés par année de collège mais pour l’ensemble des années du collège.
Nous refusons que le volume horaire puisse être différent pour les collégiens d’un cycle donné. Chaque collégien doit avoir le même volume horaire pour chaque discipline du cycle.

4 - La globalisation des horaires dans certaines disciplines

En 6e, les heures de SVT, physique chimie et technologie prévues par la réforme sont globalisées. Non seulement cela ne correspond pas aux demandes des enseignants de ces disciplines mais cela induit la crainte que la mise en place de ce bloc ne s’étende à d’autres disciplines du cycle 4.
En 6e encore, l’apprentissage de 2 langues est possible lorsque la langue étudiée en primaire n’est pas l’anglais. Mais si des moyens supplémentaires ne sont pas accordés, il y a fort à parier que du temps prévu à l’anglais pourra être pris pour l’autre langue. Il ne faut pas oublier que la globalisation des heures de langues vivantes existe déjà dans certaines sections au lycée et qu’elle se fait bien souvent au détriment de l’une des langues globalisées, en général la LV2.

5 - La possibilité d’annualiser les horaires disciplinaires

Un autre danger apparaît avec la possibilité d’annualiser les horaires disciplinaires. Cela est prévu pour la musique et les arts plastiques de la 6e à la 3e. Ainsi, dans un établissement donné, un élève pourrait faire 2 heures hebdomadaires de musique sur 18 semaines par exemple et zéro heure d’arts plastiques pendant cette période. Il pourrait déménager en milieu d’année scolaire et se retrouver dans un établissement où le choix aura été inverse. Dans ce cas, l’élève n’aura eu aucune heure d’arts plastiques de l’année scolaire.
Si l’annualisation était étendue, les mêmes apprentissages disciplinaires pour tous ne seraient plus garantis du tout.

Finalement, la seule bonne nouvelle de la réforme est sans doute l’introduction d’une LV2 dès la 5e à raison de 2 h 30 par semaine, même si, effectivement, on ne peut que regretter que son introduction se soit faite au détriment de la perte d’une demi-heure hebdomadaire en quatrième et en troisième et qu’elle soit présentée en compensation de la disparition des classes européennes et bi-langues qui auraient du être généralisées.